L’auteur.
Le mardi 10 mars, au lycée Montebello, nous avons eu la chance de rencontrer l’écrivain Charles Juliet, né en 1934. Suite à l'internement de sa mère dans un hôpital psychiatrique (elle avait fait une tentative de suicide), Charles Juliet est placé à trois mois dans une famille de paysans qu'il ne quittera plus. Sa mère adoptive, bien qu’ayant déjà plusieurs autres enfants à charge , accepte. L'internement de sa mère et l'attitude de son père envers lui le marqueront à jamais. Il a peur de perdre à nouveau sa mère adoptive. Il a un grand besoin d'amour qu'il obtiendra auprès de sa mère adoptive mais aussi de ses sœurs adoptives. Il ira à l'enterrement de sa mère à l'âge de sept ans, morte de faim pendant la guerre, dans l'asile qui ne nourrissait plus les internés.
A douze ans, il entre dans une école militaire, en tant qu’enfant de troupe; il y restera durant huit ans. Ce sont des années dures, où il connaît la faim, le froid et des brimades de la part des
anciens. Ces enfants de troupes étaient destinés à devenir officiers, leurs études étaient payées par l’état et les préparaient à passer les concours de l’armée. Sa dernière année sera très dure.
Il en
ressortira à vingt ans, pour être admis à l'École de Santé Militaire de Lyon. Trois ans plus tard, il abandonne ses études de médecine pour se consacrer exclusivement à l'écriture. Cependant, il « ne savait rien de l’écriture et rencontre beaucoup de difficultés », car il a peu de culture. « On ne peut être écrivain si on a pas une solide culture », dit-il. Il s'attelle donc à lire le plus qu’il peut. Charles Juliet se dit incapable d’écrire durant de nombreuses années, en proie à une trop grande confusion, trop conditionné par l’armée et son enseignement, il lui faut un temps de réadaptation. Il lui faudra « plusieurs années pour évacuer onze ans d’uniforme »
Il travaille vingt ans dans la solitude, il n’écrit pas : il « essaie de devenir ce qu’il est », car ses émotions sont trop violentes et il a une haute idée de l’art. Il juge ce qu’il fait de mauvaise qualité, il a l’impression d’être un raté. Pourtant, son besoin d’écrire est plus fort. « Un écrivain écrit ce qu’il peut ». Pour lui, son enfance, son vécu et son expérience sont de la matière pour écrire. Il creuse en lui pour écrire, c’est un reflet de l'imagination.
Son premier livre , Fragments préfacé par Georges Haldas est publié en 1972. Il reçoit la reconnaissance du public avec L'Année de l'éveil (Grand prix des lectrices de Elle
1989), récit romancé de son expérience d'enfant de troupe. Il publie également un important Journal personnel en plusieurs volumes. Lambeaux, œuvre autobiographique, nous en apprend
beaucoup sur la personnalité de Charles Juliet ; il se voit comme un débutant, puisqu'il se nomme le "néophyte" dans un passage du roman ou il réfléchit sur les difficultés qu'il rencontre au
moment de l'écriture. Il est exigeant dans son travail, perfectionniste car il a toujours besoin de mieux faire, persévérant : les obstacles ne lui font pas peur ; il ne s'arrête pas aux
difficultés; anxieux car il énonce une difficulté d'écriture : la peur de la page blanche, il éprouve une absence de création et de productivité d'ailleurs, ses attitudes et sentiments traduisent
cette difficulté, rien ne l'intéresse, idée de saturation, de dégoût.
Lambeaux et l’écriture.
Lambeaux a été difficile à écrire pour lui. Il a été écrit en deux fois : d’abord, environ vingt pages sous un coup d'impulsion. Mais cette écriture
remuant trop de choses, il préfère l’abandonner. Environ douze ans plus tard, il rencontre un vieux paysan qui a connu sa mère biologique et fais des découvertes grâce à lui. Cette rencontre « réactive le désire ». Il fait donc des recherches auprès de l’une de ses tantes, mais surtout d’une amie de sa mère, qui parlera plus. Il achève la première partie, qui parle donc de cette mère inconnue et s’arrête là, avant de décider de continuer. Il choisit la deuxième personne du singulier, pas pour un artifice littéraire, mais comme un besoin d’écrire une lettre à sa mère. Il évoque de nombreux faits précis et réels, comme l’histoire d’amour entre sa mère et un tuberculeux, la mort horrible de sa mère. (Elle est morte de faim dans un hôpital psychiatrique., comme environ 50 000 autres malades dit « mentaux » durant l’Occupation.).
Écrire Lambeaux a été pour Charles Juliet un moyen de se libérer de sa culpabilité d’avoir « tué sa mère » et de se rendre compte qu’il a eu de la chance, car la majorité des bébés arrachés à leur mère ont de fortes tendances au suicide, à la schizophrénie ou à la délinquance grave. Il a écrit la deuxième partie de Lambeau à la deuxième personne par habitude de l'utilisation de cette personne. D’ailleurs, le choix du titre s’est imposé à lui comme une évidence : ce sont les lambeaux de vie de sa mère.
Après Lambeaux, sont écriture a évolué, il nous dit qu’il est libéré, mais que l’écriture reste toujours une angoisse. Et quand on lui demande ce qu’il a voulu faire passer au lecteur, il répond que c’est une écriture honnête, sincère et simple. Il veut faire passer des valeurs universelles
Quand on l’interroge sur sa façon d’écrire, Charles Juliet nous répond qu’il travail beaucoup la langue, pour la rendre la plus simple, la plus précise possible, il joue avec la musique des mots. Il écrit beaucoup « dans sa tête » lors de ces insomnies et s'astreint à écrire tous les après midi.
Enfin, Charles Juliet explique que s’il n’a pas été plus loin dans son écriture, c’est qu’il a d’autres écrits, notamment un Journal, en plusieurs volumes.
Dans son livre, Charles Juliet s'analyse de façon honnête, nous fait réfléchir sur les difficultés d'écriture en général et apporte également une réflexion sur l'autobiographie : difficultés d'exprimer avec des mots ce que l'on ressent et le rappel de souvenirs parfois douloureux.