Dix-huit heures. C’est la fin de la journée. Le voisin d’en face sort de chez. Le ciel est gris,
tout semble figé. Il ferme sa porte, délaissant le chaud confort. Dans mon tailleur gris -comme le ciel- trop serré, mes chaussures à talons trop hauts, avec mon visage trop sec et fermé, avec
mes longues boucles attachées et relevées, je rentre chez moi.
Il ne m’accorde pas un regard, comme d’habitude. Je ne verrai pas ses iris grises comme le ciel. Comment je sais qu’elles sont grises ? Car le gris du ciel se reflète partout, même dans les yeux. Pourtant son gris à lui doit-être bien plus beau. qu’ailleurs.
Il ferme sa porte. Il doit y avoir du bonheur dans es yeux gris, parce qu’il doit sûrement aller voir des amis. Et moi, je rentre chez moi, dans la froide obscurité grise.
Mais sur le palier de l’immeuble gris, devant une route grise, sur un mur gris, devant une route grise, sur un mur gris, un rayon de soleil persiste timidement sur la porte grise que le voisin est en train de fermer. La poussière danse au chaud dans le rayon. Elle entame un ballet sans fin.
Peut-être vais-je oser lui parler ? Briser le silence qui nous sépare ? Briser cette scène figée qui n’en fini pas ? Lui avouer ce que je ressens ? Lui parler ? Peut-être que je lui plais aussi ? Ce pourrait-il que.... Non.. bien sûr que non. C’est impossible. Parce qu’il ferme sa porte et moi, j’ouvre la mienne. Le gris obscur va m’envahir.
Je me suis inventée une vie avec lui. Nous habitons un petit pavillon de banlieue, nous avons trois enfants, deux garçons et une fille. Il travaille dans un bureau de la capitale, comme moi. Notre aîné fait des études d’ingénieur, le cadet veut faire du sport et la benjamine de la musique. Elle fait déjà du piano et du violon. Ils ont vingt-et-un, dix-sept et quinze ans, s’appellent Valentin, Nicolas et Julia. Nous avons un chat, un sans race, un de gouttière; Julia a un cochon d’Inde. Noël, nous le passons avec ma sœur, son mari, ses enfants, nos parents. Il y a des la joie et de l’amour chez nous. L’été, nous partons à la montagne, faire du camping; nous partons en voyage, nous visitons. Le gris de note immeuble crasseux a disparu. Plus là...
Mais le rêve prend fin. Car je rentre dans mon chez moi habituellement gris, tandis que lui quitte le gris du quartier pour aller à l’aventure et à la découverte de l’inconnu. Dans mon gris chez-moi, je suis seule. Je pose mon manteau sur la chaise de la cuisine, enlève mes chaussures avec les mains, d’abord la gauche, puis la droite, et les balance sur le sol; accroche mon écharpe au porte-manteau derrière la porte. Tout est gris. Naturellement.
Tandis que lui boucle sa porte, j’hésite à aller lui parler, lui dire, lui conter notre vie imaginaire. Le rayon de soleil a presque disparu. Si je n’y vais pas maintenant, je n’irai jamais. Mais que dire ?
« Bonjour, je suis votre voisine d’en face. Je dois vous avouer que je vous aime. J’ai imaginé une pour nous. ». Il va me prendre pour une dingue. De toute façon, le rayon a disparu.
Il lève une fois la poignée de la porte vers le haut, la tire vers lui et ferme. J’entends parfaitement les deux bruits de la clenche. Puis il se retourne. Je ne lui aurai pas raconté mes rêves, mes espoir, mon attirance, mon amour, mon obsession.
Il est dix-huit heure et deux minutes. Je ferme ma porte. Une fois de plus, je n’aurai pas croisé son regard.