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«Écrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au coeur des mots.»
[ Sylvie Germain ] - Magnus
Le texte du Prix Jeune Ecrivains, qui n'a pas été retenu.... =/
Enjoy =D
Vox.
Ici, tout est sombre, humide, froid, malsain. Ici, tout n’est qu’isolement, désespoir et douleur. Ici, le temps n’est plus qu’un mot, il n’a plus aucune valeur, aucun sens. Ici,
la lumière est proscrite. Ici est là où je vis. Ici, tout n’est que solitude, meurtrissures, néant, désolation. Ici, les voix sont toujours présentes. Elles me hantent, me suivent, me persécutent.
Elles résonnent, raisonnent en écho dans ma tête, et je ne peux rien faire. Plus rien. Et j’ai beau gémir à n’en plus finir, j’ai beau crier, hurler, appeler à l’aide, personne ne vient, sauf pour
la piqûre. Mais je n’aime pas ça. Je déteste, parce qu’elle fait me dormir et fait taire les voix. Mais quand elles reviennent, ça me fait encore plus mal. Toujours. Toujours. On vient aussi pour
me donner à manger. Mais ce n’est pas bon. Quand je mange, il y a toujours deux hommes avec moi. Ils me regardent, me fixent en silence, parfois avec un drôle de sourire. Ils me font
peur.
Dans ces moments-là, les voix se transforment en murmure, un peu comme une radio brouillée dont le son serait en sourdine. Pour que cela cesse, j’ai envie de me taper la tête
contre les murs. Souvent, j’arrive à résister, mais parfois, je ne peux pas m’en empêcher. Alors je bondis et je me cogne le front contre le mur froid et noir, jusqu’à saigner, jusqu’à ce que je
sente des bras me tirer en arrière, je sens qu’on me plaque sur le lit et qu’on m’y maintient. Et dans ces cas-là, les voix me hurlent de courir, de fuir, de partir. Je m’entends hurler comme
une démente. Après, je me sens flottante. Je vois les hommes qui s’agitent autour de moi, mais je n’entends rien. Ça ressemble à une télévision sans son. Je reste ainsi un temps qui me paraît
infini. En fait, je n’en sais rien, parce qu’ici, toute notion de temps est bannie. Sinon, je ne fais rien. Parce que je n’ai pas grand chose à faire.
Ici, tout est sombre. Vide. Sept pas sur huit. Ici, c’est petit, confiné et froid. Avant, je peignais, parce que je n’étais pas enfermée. On dit que mon art était dérangeant. On
dit qu’il était torturé. Mais quand je peignais, les voix me parlaient moins. Et je n’étais pas ici. Je n’avais pas peur. Je n’avais pas mal. Alors parfois, comme je ne peins pas, je réponds aux
voix. Je leur parle et j’aime bien. Parfois, au contraire, je ne parle pas pendant longtemps. J’entends d’autres voix qui viennent d’autres personnes, ailleurs. Mais je ne comprends pas ce
qu’elles disent.
Il y a des feuilles sur le bureau. Alors je dessine et j’écris. Mais je cache ce que je fais. Il n’y a pas beaucoup de cachettes mais je me débrouille. Le matelas est le meilleur
endroit que j’ai trouvé. De toute façon, je suis toujours assise dessus quand y a d’autres gens dans la pièce avec moi. Sauf pour la douche. Mais là... là, je les cache dans la couette. Je les mets
d’une certaine façon, dans un certain ordre. Je sais comment je les ai rangées et elles n’ont jamais bougé. Alors personne ne voit ce que je fais. Et comme je le fais pour moi...
Ici, je deviens folle. Je suis seule avec les voix, j’ai oublié la lumière du jour, le soleil, la lune, les étoiles, le vent, le sable, la mer, les oiseaux, le bruit, le
printemps, Noël, mon anniversaire. J’oublie petit à petit des choses. J’essaie de me rappeler, de me souvenir, mais j’y arrive pas. Je sais plus le visage de Louis. Parfois, sa voix me parle, mais
je ne sais son sourire, ses yeux, sa bouche, le grain de sa peau, ses cheveux, ses mains, son corps contre le mien, son odeur, sa douceur, sa saveur, sa façon d’être, sa démarche, la flamme
dans ses yeux. Je ne sais plus. Ici, on oublie. Ici, j’oublie.
Parfois, le docteur vient me voir. Dans ces cas là, on me fait une autre piqûre. Mais celle-ci ne fait pas dormir. Je suis juste très calme, et je me sens lourde. Je suis sur le
lit, amorphe et j’attends qu’il arrive. On me fait l’injection avant qu’il vienne, pour que ça fasse effet. Il vient et on parle. Enfin, il parle, il m’interroge, me pose des questions. Moi, je
refuse de parler. Je ne l’aime pas et je l’aime en même temps. Il me regarde toujours avec ses beaux yeux et moi je serre les mâchoires pour ne pas lui parler. Les voix me disent de me taire et je
leur fais plus confiance qu’à lui. Pourtant, j’aimerais lui répondre. Il est beau. Très. Trop. Il a l’air si gentil. Je voudrais lui montrer les feuilles. D’ailleurs, il me demande toujours ce que
je fais avec et il m’en rapporte toujours des nouvelles. Mais je lui dis jamais rien. Je reste à le regarder. Les voix, pour m’aider, se taisent un peu. Comme d’habitude, il se lève, sort dans le
couloir, revient avec un verre d’eau et des médicaments qu’il me donne. Il a un drôle de sourire sur les lèvres et une drôle de lueur dans les yeux. Je prends docilement les comprimés. Il retourne
s’asseoir et me contemple. Et après, je ne me rappelle pas. C’est le trou noir. Quand j’ouvre les yeux, il n’est plus là. Mais je me sens mal, souillée, salie. Et je ne me souviens de rien. En
général, je suis nauséeuse. Je vais vomir. Et je pleure beaucoup en silence. Je pense à Louis. Son corps chaud tendu contre le mien après l’amour me manque. A chaque fois, je pense à ça et je
ne sais pourquoi. Les larmes coulent en silence sur mes joues et je pense à Louis. Je me languis atrocement de lui. Cela me rend malade de penser à lui. Louis était tout pour moi. Ma béquille, mon
port, mon attache. Je sais que je vais mal. Mais lui m’aidait à aller mieux. Il m’aimait, il m’aidait. J’étais presque stable avec lui. Mes colères passaient, les crises d’angoisse aussi et les
voix se taisaient. Ici, elles reviennent tout le temps. Tout le temps.
Parfois, un autre homme vient me voir. C’est un avocat. Il me dit que je ne ferai sûrement pas de prison. Il me dit que je peux encore m’en sortir. Il me dit que mon passé joue
en ma faveur pour ce coup-là. Il me dit que l’article 122-1 du code pénal peut me sauver. Mais je ne sais pas ce que j’ai fait. Il a l’air sûr de lui. Il me dit qu’au procès, je n’aurai qu’à
dire ce qu’il me dira de dire... Sauf que je ne sais pas ce que j’ai fait, je ne me souviens de rien. Ça me fait peur, j’ai peur d’avoir fait quelque chose de très grave, peur de poser la question,
peur de la réponse. Après les visites de l’avocat, les médecins se précipitent pour me faire une autre piqûre qui me plonge dans une torpeur dont je ne sors qu’avec difficulté et longtemps après…
les voix me parlent alors, elles me susurrent des choses que j’ai peine à croire, me gravent des images dans l’esprit, m’envoient des flashes. Je vois Louis, du sang, Louis, un coup de feu, Louis
me sourit lors de cette sortie à la mer, un homme à terre, du sang, des hurlements, mon reflet dans une glace, mon air froid, du sang sur mon visage, l’odeur écœurante du sang, une femme blonde
terrifiée, ma main se lève, la femme tombe, ma dernière photo presque nue, veines coupées, poisseuse, Louis arrive en courant, me soigne, je veux lui dire quelque chose, mais je ne sais plus quoi,
Carl, Carl qui me recueille, Louis, Carl, Louis, Carl, Louis, Carl, l’un devient l’autre, ils se mêlent, ne font plus qu’un. Je me débats, tremble convulsivement, je n’arrive plus à respirer. Les
voix augmentent la cadence, les images défilent trop vite pour que je les voie, mais j’en saisis le sens : mort. Je suis la mort. Le sang, Louis, la femme, le flingue, Carl, mes mains.
J’entends au loin un hurlement déchirant qui ne s’arrête pas… Le sang, Louis, la femme, le flingue, Carl, mes mains. Les médecins entrent, l’un s’approche, s’arrête, semble
hésiter. Il avance avec prudence, tend les mains avec prudence, me regarde avec prudence. Le sang, Louis, la femme, le flingue, Carl, mes mains. Je le regarde, je fulmine, mes mains tremblent, je
suis tendue, prête à bondir, mon corps se souvient de vieux réflexes. Le sang, Louis, la femme, le flingue, Carl, mes mains. Il approche, je bande mes muscles, il est prudent, je bondis, mes mains
attrapent son cou et serrent, serrent. On me tire en arrière, je me débats, je sens une douleur sourde dans l’épaule. Le médecin me regarde, horrifié, se masse le cou. Il a des marques rouges, il
saigne un peu. Le sang, Louis, la femme, le flingue, Carl, mes mains. Je me prends la tête entre les mains et me balance d’avant en arrière, je veux chasser les images. Une boule se forme dans ma
gorge, je refoule un sanglot. Je jette un coup d’œil vers le docteur. Il n’a rien fait, lui, je m’en veux. Derrière, je vois l’autre docteur, il a son drôle de sourire sur les lèvres. Je me terre
contre le mur, les souvenirs forcent la fissure du barrage de ma mémoire et coulent à flots. Je sais ce qu’il me fait. Je ne peux réprimer la nausée qui monte en moi. Je vomis la bile amère du
dégoût et de la colère, je régurgite les tripes de honte et du désespoir et je gerbe le sang de la vengeance.
Quand je reprends conscience, je suis dans la chambre, attachée au lit. Je ne peux pas me mouvoir, je peux juste tourner la tête vers la gauche ou la droite. Je pensais que
j’allais oublier encore, mais non. Je me souviens, je sais ce qu'il s’est passé avec le docteur et je sais qu’il n’a pas compris. Je sais que si je suis gentille, on ne me laissera pas comme
ça longtemps, il reviendra, il me posera ses questions, je ne lui répondrai pas, mais je le tuerai… Il ne souffrira pas, non, je serai brève, comme quand je travaillais pour Carl. Comme quand
j’étais dehors… avec Louis. S’il savait ce qu’il va lui arriver, s’il savait… il ne viendrait pas. Il n’aura pas le temps de comprendre. Les voix poussent un grognement de satisfaction, elles me
soutiennent, elles me faciliteront la tâche, je le sais, elles se tairont.
Comme prévu, il est revenu très vite, je n’ai pas eu à attendre bien longtemps. Il m’a détachée avec précaution, cette drôle de lueur dans les yeux. J’ai joué mon habituelle comédie silencieuse,
attendant avec impatience qu’il aille chercher les comprimés. Il n’a pas perdu de temps. Les voix se taisaient et comme on ne m’a pas fait de piqûre, je suis plutôt lucide. Je remarque à présent
qu’il tremble… d’excitation ? Il sort dans le couloir, ramène le verre d’eau et les cachets. Il me les tend, je les prends, les mets sous ma langue et fait semblant d’avaler. Au bout d’un certain
temps, qui me semble court, il s’approche de moi, m’embrasse sauvagement et brutalement. J’en profite pour régurgiter les médicaments dans sa bouche. Il me caresse comme si j’étais une poupée
de porcelaine et que j’allais casser. Ça m’écœure, pourtant, je ne fais rien. Il se déshabille, me dépouille sans aucune réserve. Il tente de me prendre, je me débats, il me plaque au matelas, je
me détache de lui. Il ne fait preuve d’aucune délicatesse maintenant, il est violent, il me fait mal. Une autre idée me vient à l’esprit. Je hurle de terreur, hurle à m’en arracher les tympans,
hurle à m’en déchirer la gorge. Il est momentanément stupéfié, puis il s’assombrit. La main se lève et s’abat. Tu vas te taire salope ? Je vais te saigner !
Le goût du sang dans ma bouche… Je hurle une seconde fois, il tente d’étouffer le bruit de sa main, je le mords jusqu’au sang. Il rugit de douleur, je le pousse et je me jette
près de la porte et je me roule en boule. J’ai vraiment peur, je n’y arriverai jamais… Je ne pourrai pas le tuer, je ne peux plus… Soudain, on entre, un médecin, celui que j’ai failli
étrangler. Il me regarde, regarde l’autre, puis repose son regard sur le mien. Le premier se rhabille et sort précipitamment. Un échange de regards que je n’ai pas saisi a visiblement suffit pour
le moment. Alors, l’homme qui reste saisit le drap, s’accroupit près de moi, me berce puis m’aide à me relever tout en m’enroulant dans le tissu. Il me sort de la cellule. Moi, je ne fais rien, je
reste amorphe. Ce qu’il se passe après se déroule un peu comme dans un rêve. On m’examine, me fait des prises de sang, me console, me rassure. L’homme que j’ai failli étrangler s’appelle Daniel. Il
ne m’en veut pas, il a dit comprendre que je n’y pouvais rien. Il est gentil, lui, il n’a pas cette drôle de lueur flottante dans les yeux.
J’ai changé de chambre. Elle est plus grande. Il y a des fenêtres. Je peux prendre l’air une heure par jour. Je vais dans un parc, il y a quelques arbres, de l’herbe. Seul un
infirmier m’accompagne, mais il reste loin. Je reste donc des heures à redécouvrir un monde que j’ai oublié, j’écoute de nouveau, je remarque de nouveau, je distingue de nouveau, je sens de
nouveau, je touche de nouveau. Et surtout, surtout, je ne prends plus autant de cachets qu’avant. J’ai repris du poids. Daniel est content. Je parle beaucoup avec lui, je parle des fleurs, du ciel
bleu, du soleil, de l’herbe, des oiseaux. On parle de mon art, ce que je peignais. Je lui montre les feuilles. Il a réussi à trouver d’anciennes photos de mes tableaux. Je peins de nouveau. Il ne
veut pas que je fasse autre chose, il préfère que je me cantonne aux toiles pour le moment. Ça me va, ça me convient pour le moment. Je n’ai pas besoin de plus. L’autre est mort. Il s’est suicidé.
Pendu. C’est Daniel qui me l’a dit. Selon lui, il ne voulait pas d’un scandale. J’ai de nouveau des repères : un calendrier sur le mur. Je barre une case chaque jour qui passe ! Et j’ai même un
réveil sur ma table de nuit. Maintenant, je sais quand c’est le jour, quand c’est la nuit. Et l’avocat est optimiste. Il dit que nous avons des chances de gagner. Il dit que tout joue en ma faveur.
Je ne sais toujours pas ce que j’ai fait, mais qu’importe. Si je gagne....
Les voix m’ont laissée durant un temps, mais elles sont de nouveau là, en fond sonore, en ambiance. Et même si je vais mieux, je ne dors pas plus. Elles m’en empêchent. Elles
sont toujours présentes, et parlent de plus en plus lentement et de plus en plus clairement. Les images sont cohérentes et ont un sens. Les souvenirs complètent mon puzzle. Je redeviens moi. Et la
nuit, comme je ne dors pas, je trie mes souvenirs.
Carl est venu me chercher à l’orphelinat un soir, j’avais cinq ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il était gentil avec moi, mais il était bizarre. Très tôt, il m’a
formée à me battre. Je n’allais pas à l’école — je ne savais pas ce que c’était —, je ne sortais pas. Je suis restée enfermée jusqu’à mon dix-huitième anniversaire. J’ai vécu entourée d’hommes, les
hommes de Carl. Ils s'étaient attachés à moi. Je crois. Un peu. De la fraîcheur enfantine leur faisait du bien. Je crois. Un peu. Quand l’un avait du temps, il me lisait une histoire, me donnait
une friandise ou m’offrait un gadget. Quand je devins plus grande, ce furent des livres ou des toiles. James était le seul à rester longtemps avec moi. Il m’apprenait des choses. Lire,
écrire, compter, dessiner. C’est lui qui m’a offert mes premières toiles pour peindre. Mais il m’apprenait aussi à monter et démonter un pistolet le plus vite possible, à le recharger, à viser
juste, à courir, se cacher, esquiver, affronter la douleur. Il m’apprit la mort. Il m’apprit la torture. N’étant jamais sortie, je ne savais pas que c’était mal. Je craignais trop les colères de
Carl, je ne voulais pas le décevoir. Pour moi, c’était normal. Je m’exerçais sur les gens que Carl ramenait et qu’il interrogeait. La torture n’avait aucun secret pour moi, la douleur et la
souffrance d’autrui m’étaient étrangères, je ne savais pas ce que c’était. Briser des doigts était courant pour moi et voir le sourire satisfait de Carl, alors que l’autre livrait ce qu’on lui
demandait, était pour moi la meilleure récompense. Car ma vie se résumait à Carl, James et les quelques membres du gang qui daignaient m’accorder leur attention. J’ai mené cette vie jusqu’à mes
dix-huit ans. Je ne savais rien du monde extérieur. A cette époque, les voix ne se manifestaient pas encore.
J’ai appris la tristesse quelques mois après ma majorité. Carl m’avait offert un studio, avec un atelier pour peindre, non loin d’une galerie où exposer. Les pièces à vivre était
à l’étage, l’atelier en bas. J’ai découvert la photo et d’autres formes d’arts. Sur mes débuts on achetait seulement mes clichés, car mes tableaux manquaient, d’après les commentaires que l’on me
faisait, de vie. Et puis une nuit d’avril, quelqu’un est venu sonner à la porte. Frénétiquement. Je me suis donc précipitée pour ouvrir, pensant que c’était Carl. Il venait souvent dans la nuit,
parce qu’il avait besoin de moi. J’ai ouvert, j’ai reconnu James couvert de sang, les yeux grands ouverts. Il s’est précipité à l'intérieur, se plaquant lourdement contre la porte. Alors que
j’allais parler, il m’interrompit. Il s’excusa. Il s’excusa de ce qu’il m’avait fait, de ce qu’il avait fait de moi. Moi, je l’écoutais, interdite. Je ne comprenais pas. Puis il m’expliqua qu’il
s’était fait surprendre par un gang adverse, qu’on l’avait suivi. Je voulus appeler Carl, mais il m’en empêcha, me disant que c’était lui qu’ils cherchaient. Il me dit que les autres allaient
bientôt arriver. Je compris cette fois. Il me serra fort, me maculant de sang, puis s’écroula, sans vie. Je n’eus pas le temps de réagir qu’un homme débarqua dans le studio. Il était armé. Très
vite, mes pensées cheminèrent et je réagis. Je plongeai sur le corps de James, le décalai, le dépouillant de ses armes : deux poignards, un pistolet, et ses recharges. Lorsque le premier homme se
présenta devant moi, je me relevai et tirai à bout portant sur son front. L’horreur de la scène ne m'apparut pas. Le sang gicla, me recouvrant des pieds à la tête, tachant murs, sol et toiles.
L’homme resta debout quelques instants, la tête complètement explosée, puis s'écroula sur le sol. Les autres hésitèrent, puis entrèrent à leur tour. Je comptai combien ils étaient : deux à terre,
quatre debout. Mes souvenirs s’arrêtent là. Le suivant, je suis débout, il y a sept corps à mes pieds. Je trébuche vers celui de James et m’accroupis près de lui. Il est tiède. Il est mort. Le vide
s’empare alors peu à peu de moi. Mécaniquement, je prends le portable de James et compose le numéro de Carl. La chose glisse entre mes doigts poisseux, je dois m’y accrocher. Carl décroche à la
première sonnerie.
— James ! Bordel, t’es où ? Je t’attends depuis deux heures ! T’es pas foutu de bien faire ton boul...
— Carl... prononce-je d’une voix blanche.
— ... Toi ? Qu’est ce que tu fous avec le téléphone de l’autre abruti ? Passe-le-moi dessuite !
Je laisse Carl s’époumoner jusqu’à ce qu’il se taise. Remarquant mon silence, il me demande, toujours aussi vivement, ce qu’il se passe, quel est le problème. Je ne réponds pas,
je ne peux pas. Alors il s’arrache les cheveux et fulmine pour savoir, épuisant son répertoire de jurons, je reprends la parole.
— Carl.... viens.
Je lâche le téléphone qui tombe et me laisse chuter sur le cadavre. Je pleure pour la première fois de tristesse. Quand Carl arrive, je suis allongée à même le sol, complètement
ensanglantée, la tête sur le ventre de mon mentor. Le leader est venu avec quelques hommes. Lui me relève et me tire dans la voiture. Je suis amorphe, les yeux dans le vide, je le laisse faire,
sans rien dire, sans réagir. Je me tais et les nettoyeurs font leur boulot.
Quelques jours plus tard, ce fut l’enterrement. Je découvris une autre facette de Carl. Celle où il a une femme, des enfants, une vie rangée. Quelques hommes sont là. La famille
de James, ou ce que je suppose être sa famille. Carl m’a ordonné de rester loin de lui durant la cérémonie. J’obéis. Et je reste des heures après tout le monde à contempler le petit carré de terre
fraîchement retourné. Et les larmes tracent un sillon le long de mes joues.
A partir de ce moment, j’ai changé et ça s’est senti. J’avais déjà une petite réputation dans le monde le l’art, je me suis intéressée à ses autres formes comme l’art corporel.
Je m’y essayais, tout en continuant de peindre. On m’a dit que mon art était plus violent qu’auparavant. Et il faut croire qu’il plaisait plus. Les voix sont apparues à cette époque. Au début, je
n’y prêtais pas attention, mais petit à petit, elles sont devenues plus présentes. Mais elles étaient aussi ma source d’inspiration. C’est à cette époque que j’ai rencontré Louis. C’était un
journaliste. Il travaillait sur une enquête qui visait à remonter la traces de gangs de la ville, mais en attendant de mener à bien son projet, il écumait les galeries d’art pour un journal. Je
l’ai vu pour la première fois un soir dans la galerie où j’exposais, lors d'un vernissage d’un autre artiste. Nous avons parlé, longuement, de choses et d’autres. J’étais bien avec lui. Il était
agréable. Très vite, nous avons construit une relation qui nous plaisait ainsi, nous vivions chacun de notre côté. Depuis que je sortais avec lui, les voix, peu présentes, se taisaient. J’étais au
meilleur de ma forme. Heureuse. Louis. Louis. Je me répétais à n’en plus finir son prénom, de peur de l’oublier. Je le gravais dans ma mémoire. Je m'imprégnais de lui. Je l’aimais. Je vivais par et
pour lui.
Il ne me parlait que très rarement de son enquête. De toute façon, je ne m’y intéressais pas. C’est lui, un soir, qui m’en parla. Il m’a dit qu’il avait réussi à remonter assez
loin vers la piste d'un gang et qu’il pouvait presque rendre son article. Mon estomac s’est serré sans que je ne sache pourquoi et les voix se sont mises à hurler. De désespoir. De tristesse. De
peur. Pourtant, je les ignorais. Le lendemain, quand je me levai, il était parti depuis longtemps, comme à son habitude. La journée commença comme tous les jours. Je pris une douche, mis de la
musique, préparai ma peinture, tendis une nouvelle toile. Je mangeai puis décrochai les photos que j’avais développées la veille. Je comptais les apporter à la galerie dans la journée. Alors
que je les triai, je reçus un appel. Carl. Il me demandait de venir immédiatement au repaire. Il avait un ton qui n’exigeait aucune réplique. Je lui dis que j’arrivais dans le quart d’heure. Il
raccrocha. En route, j’avais de plus en plus de mal à respirer, les voix hurlaient de faire demi-tour, mon estomac se tordait à en mourir. Pourtant, j’avançai bravement, essayant, peinant à oublier
ces maux. J’arrivai devant l’immeuble et entrai. Je savais où aller. En fait, je crois que je me doutais ce que qu’il allait advenir. Et ce depuis le début. Je descendis dans les sous-sols et
entrai dans une cave. Carl était là avec deux de ses hommes. Et Louis. Mon Louis, assis sur une chaise. Le voir me fit l’effet d’un électrochoc. Carl eut un sourire malsain. Je dévisageais l’homme
assis sur la chaise, comme si je le voyais pour la première fois. Il me fixait douloureusement. Je fis un pas, essayait de parler, mais aucun son ne franchit mes lèvres tremblantes. Carl me fit un
signe de la tête. Un simple signe qui signifiait tout et tant. J’avançais comme une condamnée vers Louis, lui prit la main et saisis un doigt. Carl posa une question. Il garda le silence. Carl
hocha la tête. Je lui brisai le doigt. Il hurla de douleur et je me retenais de ne pas l’imiter. Les yeux brillants, je saisis le deuxième doigt. Carl répéta. Il garda le silence. Lui brisai le
doigt. Il hurla une nouvelle fois. Mes larmes coulèrent. Je lui attrapai le majeur et recommençai. Dans la salle, seule la question de Carl, les hurlements et le bruit écœurant des os qui se
brisaient se faisaient entendre. Je taisais mes sanglots. Quand les deux mains furent détruites, je retenais à grand'peine ma nausée.
Voyant qu’il ne lâchait pas un mot, Carl passa à la vitesse supérieure. Cette fois, les deux colosses présents entraient en scène. Le chef me rappela auprès de lui et, tel un
animal soumis, je lui obéis. L’un mit Louis debout et le maintenait ainsi, tandis que l’autre lui enfonçait son poing dans l’estomac. Je gémis en même temps que lui. Louis gardait le silence et
hurlait. Les voix, elles aussi, s’égosillaient. Elles me hurlaient de partir, de fuir, de le sauver, de bouger. Elles me disaient que j’étais capable de tous les tuer. Sauf que je ne bougeais pas.
Et j'assistais à la mise à mort de celui que j’aimais. Je pensais que tout avait été fait. Il était détruit, complètement détruit : le visage, les organes, les jambes, le dos, les bras. Pourtant,
il vivait encore. En souffrance. Il me semblait qu’un temps infini avait passé. Il gisait au sol, à moitié conscient. Le coup fatal fut porté par une simple phrase de Carl. « Tue-le ». Je
restais figée, immobile, à regarder le corps brisé. Je fis un pas. Puis un autre. Puis un dernier. Je m’approchai de lui, contemplai les dégâts. Je lui murmurai un pardon étouffé, le relevai et
l’appuyai contre le mur, lui saisis le cou et le lui tournai violemment. Le corps s'effondra, laissant une traînée de sang contre la cloison. Je compris le sens de la phrase « se briser en
mille morceaux ». Je vis alors le sol se rapprocher dangereusement.
Ici, tout est sombre. Ici, le temps n’est plus. Ici est là où je vis. Quand j’ouvris les yeux, j’étais debout. Devant moi, s'étendaient à l'infini des copies de moi. Et toutes
ensemble, elles prirent la parole. Les voix.
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